Plaidoyer pour une mode enfantine non genrée (3/3)

Ou comment vêtir nos enfants pour contribuer à forger une société plus respectueuse des autres et de soi

Est-il facile d’opter pour une garde-robe mixte ?

Oui et non.

Sur le plan pragmatique, c’est très facile, puisqu’il s’agit tout simplement de permettre n’importe quel vêtement à l’un ou l’autre sexe, en évitant les imprimés ou les coupes qui véhiculent des stéréotypes de genre. Du coup, on peut se transmettre la plupart des vêtements entre frères et sœurs sans aucun problème, c’est pratique ! La seule difficulté consiste à fuir les enseignes qui proposent un classement des vêtements en fonction du genre de l’enfant car, quand bien même vous arpenteriez les deux rayonnages avec votre enfant, la bipartition « rayon fille » / « rayon garçon » sera perceptible par celui-ci. Heureusement, beaucoup de petites marques européennes, en plus de promouvoir une mode plus éthique, ont à cœur d’échapper à ce genre de catégorisation. Vous rencontrerez d’ailleurs dans ces boutiques – réelles ou virtuelles – des personnes généralement bienveillantes à l’égard des choix vestimentaires de votre enfant.

Dans la vie de tous les jours, cependant, il faut bien reconnaître que le blocage vient souvent de nous-mêmes !

Mon fils devait avoir trois ans lorsqu’il découvrit, dans un coffre dans lequel je conserve les vêtements encore trop grands, une jupe en tulle à paillettes prêtée par une amie et initialement destinée à sa sœur. Je n’ai fait aucune difficulté à le laisser enfiler la jupe à la maison. Mais lorsqu’il s’est agi pour nous de sortir – nous devions récupérer notre voiture chez le garagiste – je tentai aussitôt de convaincre mon fils d’ôter cette jupe pour une tenue plus masculine. Lorsqu’il me demanda pourquoi seules les filles avaient le droit de porter robe et jupe, je fus bien en peine de répondre. Bien entendu, j’aurais pu aisément contourner sa question en usant de ma posture d’adulte, mais la naïveté sincère de sa question m’obligea à faire face à mon propre malaise : si je tenais à ce qu’il ôte cette jupe, c’était parce que je craignais le regard blessant que les autres pourraient poser sur lui à l’extérieur de notre maison. Nous nous rendîmes chez le garagiste sans que mon fils eut changé de tenue. Arrivés au garage, mon fils fut salué d’un jovial « bonjour mademoiselle » ; passionné de véhicules, il passa ensuite un bon moment avec le garagiste sous le châssis d’une voiture surélevée, à poser une multitude de questions. Il parle encore avec enthousiasme de cette rencontre.

mode mixte non genree
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Plaidoyer pour une mode enfantine non genrée (1/3)

Ou comment vêtir nos enfants pour contribuer à forger une société plus respectueuse des autres et de soi

Bleu ou rose : une distinction arbitraire

On pourrait argumenter en rappelant que les vêtements genrés pour enfants sont une invention des industriels du textile du siècle dernier qui, pour faire notamment face à la baisse de la natalité (qui impactait leur vente), eurent l’idée de générer davantage de demandes en différenciant les vêtements pour garçons de ceux pour filles. Ce changement fut rendu possible par la modification du statut de l’enfant lui-même, au début du siècle dernier et parallèlement à l’évolution des sciences modernes, qui se mit à être peu à peu considéré dès sa naissance comme un individu singulier (là où il était autrefois laissé aux bons soins d’un entourage quasiment exclusivement féminin jusqu’à l’âge de six ou sept ans, et habillé de robes blanches sans distinction aucune pour son sexe).

mode mixte
Source : © Elise Gravel

On pourrait également arguer que le bleu n’est pas une couleur masculine dans son essence : au XIIe siècle, le culte chrétien de la Vierge Marie, résidant au ciel, promeut cette couleur symbole de pureté et de maternité. Représentant des vastes espaces aériens ou océaniques, le bleu connote la paix, la douceur et la sérénité. Le rouge, au contraire, renvoie depuis longtemps à un imaginaire plus violent et dynamique, qui est celui du sang, de la guerre ou encore de la sexualité. Le bleu layette et le rose barbie qui organisent désormais les rayonnages des boutiques de vêtements pour enfants et des magasins de jouets relèvent donc de choix purement arbitraires et non immuables.

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